Albert Jacquard

Nouvelle petite philosophie

 

             Huit années se sont écoulées depuis la parution de Petite philosophie à l’usage des non-philosophes. Dans ce second volet, toujours interrogé par Huguette Planès, Albert Jacquard propose d’accompagner la pensée des lycéens qui ont lu le précédent opus, en abordant des sujets aussi divers que la mondialisation, l’écologie, Internet, la bioéthique, la laïcité, la citoyenneté….

                    Albert Jacquard a des commentaires sur notre société qui ne s’accordent pas avec le sens couramment imposé. Ainsi, le philosophe repense la productivité en des termes humains et aime à rappeler que seule une société qui prend en considération l’homme peut se prévaloir d’une réelle évolution.  La compétition, le profit immédiat, valeurs si chères à la société de marché, participent à la destruction des rapports humains et du monde qui nous entoure. Dès lors, comment les adolescents pourraient-ils "surmonter l’angoisse de la mort lorsque l’environnement ne vous propose que l’étourdissement dans le flot des vanités ?". Ainsi posée, la question du philosophe relève d’une aporie certaine, à une époque où la lutte, l’élimination de l’autre déterminent la vie scolaire et professionnelle.

                Pour tenter d’enrayer ces dérives, Albert Jacquard suggère de revenir au point de départ en promouvant "une société où tout serait école", "où les manifestations de la société seraient regardées comme participant à la construction ou à la destruction des êtres humains". Ce qui reviendrait à créer une pédagogie qui influerait sur la vie collective et permettrait d’apprécier, selon des valeurs nouvelles, les décisions des entreprises mais aussi du bien-fondé d’une réforme, d’une loi, ou d’un projet scientifique.

                   La vision d’Albert Jacquard est évidemment séduisante, mais elle contribuerait aujourd’hui à remettre en question la légalité de certaines expériences, voire à inciter à une forme de désobéissance civile, surtout quand le principe de précaution n’est pas respecté. A ce titre, il ne cache pas sa position sur le combat de José Bové. "Son souci d’attirer l’attention sur les dangers à long terme de certaines directions de recherche est certes légitime ; les moyens qu’il emploie sont illégaux. Dans la phase actuelle, je crois que la légitimité doit l’emporter sur la légalité. Les lois sont faites pour être adaptées. Un jour vient où l’on remercie ceux qui ont provoqué ces changements".

                Profondément optimiste, Albert Jacquard pense qu’un changement des comportements, des modes de pensée est envisageable. D’après lui, les attitudes de l’homme ne sont pas prédéterminées par un quelconque patrimoine génétique, car "ces gènes ne sont que des structures moléculaires, qui jouent leur rôle en interagissant avec d’autres molécules, mais qui sont bien incapables d’intervenir dans des choix complexes, subtils, comme ceux impliqués par l’opposition entre le bien et le mal".

                    A cet instant, où le généticien prend le pas sur le penseur, on perçoit mieux sa conception de l’école, de l’apprentissage de la citoyenneté. Car tout reste à faire, dans la mesure où aucune barrière naturelle ne se dresse devant l’homme pour apprendre la "générosité", le "partage", ces notions dont les "économistes occidentaux sont parvenus à faire croire à toute la planète" qu’elles étaient "finalement néfastes".

                Un autre avenir est envisageable, affirme-t-il, mais uniquement avec la compréhension que la "l’humainitude" est nécessairement collective. Car, c’est "la participation à la communauté humaine qui nous intronise dans le rôle d’humain. Avant Lévinas, Marx avait écrit que l’essence de l’humanité ne se trouve pas en chaque être humain, mais qu’elle se trouve dans la communauté des hommes".

                  Cette nouvelle petite philosophie d’Albert Jacquard, même empreinte d’idéalisme, reste une invitation à repenser autrement le monde, pour mieux faire face à nos contradictions. Car c’est uniquement en comprenant la véritable essence de la société humaine que nous bâtirons dès aujourd’hui, un autre avenir.

 

Laurent Monserrat

25/10/05

 

Nouvelle petite philosophie

aux éditions Stock

 "L'homme, un objet devenu parole, une parole devenue conscience."

 

 


 

 

 

 

 

 


Citations

La mondialisation

"Le principal défaut de cette soumission à la loi du marché, c'est de provoquer une coupure, qui ne peut que grandir avec ceux qui réussissent et ceux qui échouent."

 

Opinion

"Notre société généralise le surgelé non seulement dans certains rayons de supermarché, mais aussi dans l'activité intellectuelle des citoyens. L'interrogation, trop inconfortable, est remplacée par l'accumulation de réponses déjà formulées. Le "prêt-à-croire" est proposé pour pas cher[...] il dispense de la recherche personnelle d'une voie nouvelle et discrédite le militantisme."

 

 

La générosité

"L'ouverture ne doit pas être perçue comme un signe de grandeur d'âme mais comme une nécessité permanente [...] L'important est de maintenir une attitude d'écoute malgré le risque qu'elle comporte. L'important, c'est la rencontre. Nous ne pouvons pas échapper à notre thème permanent : la transformation de chaque individu, tel qu'il a été produit par la nature, en une personne construite par les rencontres."